(temps de lecture : pas plus qu’il n’en faut, mais pas moins)
Les extrêmes droites sont-elles capables de s’unir au Parlement européen à la suite des élections de juin 2024 ? C’est la question du moment dans la bulle européenne, et jusque dans les médias généralistes (ce qui, au passage, tend à confirmer ce que je dis souvent à mes étudiants et ailleurs depuis dix ans : à savoir que ceux qui ont le plus fait pour inscrire l’Europe dans le débat public, paradoxalement, ce sont peut-être les partis eurosceptiques… ).
Aparté lexical
« Droite extrême », « extrême droite », « droite dure », « droite radicale », « ultra-conservateurs », « national-populistes »… les qualificatifs et les labels pour parler des partis « à la droite de la droite » ne manquent pas. Ce n’est pas le but de ce billet de s’attarder sur ce point, bien sûr essentiel, mais nous y reviendrons bientôt (comme sur les autres étiquettes du jeu politique, d’ailleurs…).
Pour rappel, l’extrême droite est pour l’instant divisée au Parlement européen entre deux groupes politiques concurrents, dans lesquels siègent la plupart des partis ultra-conservateurs, nationalistes et identitaires (d’autres étant pour l’instant isolés dans le groupe des « non-inscrits », comme notamment le Fidesz de Viktor Orbán) :
- le groupe ECR ou CRE (European Conservatives & Reformists / Conservateurs & réformistes européens), dominé par le PiS polonais et les Fratelli d’Italia de Giorgia Meloni, et comptant également des députés du parti de gouvernement tchèque de l’ODS, de Vox (Espagne), des Démocrates de Suède, du Parti des Finlandais, ou encore de la N-VA belge, entre autres.
- le groupe ID (Identité et démocratie), dominé par la Lega de Matteo Salvini et le RN de Marine Le Pen, dans lequel on trouve aussi des députés du PVV néerlandais de Geert Wilders, du FPÖ autrichien, du Vlaams Belang belge, ainsi que quelques députés isolés de l’extrême droite danoise, estonienne ou tchèque. Jusqu’à la semaine dernière, on y trouvait aussi l’AfD allemande, que Marine Le Pen a fait expulser le 23 mai suite aux déclarations litigieuses de sa tête de liste, Maximilian Krah (expulsion qui n’a d’ailleurs pas fait l’unanimité dans le groupe ID, les 3 Autrichiens du FPÖ et l’estonien de l’EKRE votant apparemment contre, le danois Anders Vistisen du Parti du peuple danois se serait abstenu).
L’expulsion de l’AfD (qui pour la petite histoire s’était déjà fait exclure de son précédent groupe, l’ECR justement, en 2016…) marque sans doute un tournant dans le positionnement européen du RN et de Marine Le Pen, qui a entrepris depuis quelques mois de se rapprocher du groupe ECR, et de Giorgia Meloni en particulier. En témoigne sa présence en personne lors du grand meeting de lancement de campagne européenne du parti Vox à Madrid (Europa Viva 24, le 19 mai dernier), en compagnie de Santiago Abascal (le président de Vox) et d’André Ventura (le président du parti portugais Chega), mais aussi de Giorgia Meloni, Mateusz Morawiecki (l’ex-Premier ministre polonais du PiS) et même de Viktor Orbán, qui étaient tous les trois présents par visioconférence. Plus explicite encore, l’offre d’union que Marine Le Pen a adressé, par Corriere della Sera interposé, à Giorgia Meloni lors d’un déplacement de campagne.
Mais de son côté, Giorgia Meloni a été encore plus occupée ces derniers temps à tisser des liens avec la droite « traditionnelle » du PPE et leurs leaders au Parlement européen (Manfred Weber) et à la Commission, multipliant les rencontres et les voyages avec Ursula von der Leyen, au point de provoquer les dures critiques et des doutes sur le futur soutien des partis de centre-gauche à la réélection de cette dernière.
Aujourd’hui même, d’ailleurs, l’hebdomadaire britannique libéral The Economist (avec cet art de la « Une qui claque » qui le caractérise) titre sur ce trio de femmes politiques au coeur des jeux politiques de l’élection (et de l’Europe) qui vient :

@ couverture et article « Leaders » du journal The Economist, daté du 1er juin 2024
De fait, comme Meloni l’a répété elle-même plusieurs fois, son modèle pour l’Europe est celui d’une coalition de toutes les droites, à la manière de l’alliance qui l’a portée au pouvoir en Italie et a réussi à associer la Lega de Matteo Salvini (allié donc du RN de Marine Le Pen dans le groupe ID), Forza Italia (membre du PPE de Ursula von der Leyen, et dirigée depuis la mort de Silvio Berlusconi par l’ancien président du Parlement européen, Antonio Tajani), et son propre parti, Fratelli d’Italia, membre de l’ECR, qu’elle a créé en 2012 après avoir quitté l’Alleanza nazionale, le parti qui avait lui-même succédé à l’historique Movimento Sociale Italiano (MSI). Vous suivez toujours ?
Bref, Giorgia Meloni est donc pleinement impliquée dans la bataille européenne, elle qui par ailleurs préside officiellement l’Europarti de l’ECR et se présente, personnellement, dans chacune des 5 circonscriptions régionales de l’élection européenne italienne.
Aparté organisationnel
Non, les « Europartis » et les groupes politiques du Parlement européen ne sont pas (exactement) les mêmes. Certains partis nationaux appartiennent, par l’intermédiaire de leur(s) député(s) européen(s), à tel groupe politique, sans être officiellement membre de l’Europarti correspondant, voire en étant membre d’un autre Europarti. C’est le cas, par exemple, de la N-VA belge, qui siège au groupe ECR, mais appartient à l’Europarti ALE (Alliance Libre Européenne), une organisation qui rassemble des partis régionalistes et indépendantistes au niveau européen. C’est le cas aussi, dans une autre famille politique, du parti présidentiel français Renaissance, qui domine le groupe Renew au Parlement européen, sans être membre de l’Europarti libéral européen de l’ALDE (contrairement à l’UDI ou au Parti radical). Bref, c’est compliqué. Mais on verra ça dans un prochain billet, si vous n’y voyez pas trop d’inconvénient…
« Mais alors », me diront peut-être les plus attentifs d’entre vous, « ce qui marche (pour l’instant) au niveau italien, peut-il marcher au niveau européen ? »
Soyons honnêtes. On ne sait pas.
Bien sûr, on aimerait bien pouvoir prédire à l’avance ce qui va se passer, pour briller dans les médias et les dîners. Mais la science politique, si l’on veut rester sérieux, c’est comme la météo : on ne peut pas être certain à 100% de ce qui va arriver. Ce qui ne veut pas dire qu’on ne peut pas tenter de comprendre, et de poser des repères et des jalons pour y voir plus clair, pendant que tout cela se fait.
Or, tout l’intérêt des élections qui viennent est de reposer, mais dans un contexte politique et géopolitique inédit, une question (celle de l’union des extrêmes droites) qui se pose en fait depuis déjà (très) longtemps.
On peut par exemple remonter à la création de la « version 1.0 » du groupe ID, le 15 juin 2015 : le groupe « Europe des Nations et des libertés » (ENL), qui regroupait déjà le RN (FN à l’époque), la Lega (Lega Nord à l’époque), le FPÖ autrichien, le PVV de Wilders, le Vlaams Belang et quelques autres. Les tractations pour créer ce groupe avaient été longues et difficiles et, déjà, se posait la question de son extension à d’autres partis d’extrême droite. Depuis 10 ans, on peut tracer les tentatives menées pour étendre ce groupe ENL, puis ID, afin d’y concentrer les forces de l’extrême droite européenne, notamment celles des nouveaux partis ayant le vent électoral en poupe, comme l’AfD allemande :
- Le congrès de l’ENL à Coblence le 21 janvier 2017, réunissant 10 partis de l’ENL avec l’AfD (co-dirigée par Frauke Petry à l’époque).
- La tentative de Steve Bannon, l’ex-conseiller de Donald Trump, entre juin et octobre 2018, de prendre la tête de « The Movement » en Europe, pour forger une alliance d’extrême droite autour de Marine Le Pen et Matteo Salvini, en vue des européennes de 2019.
- La campagne européenne de 2019 elle-même, avec plusieurs rassemblements clinquants des partis membres de l’ENL, comme par exemple au meeting du 17 mai 2019 à Milan sous l’égide de Salvini et de la Lega.
Après les élections européennes de 2019, la scène politique à la « droite de la droite » au Parlement européen connaît de plus profonds bouleversements, car le groupe ECR (qui pour mémoire a été créé sous cette forme en 2009 par les Conservateurs britanniques, le PiS polonais et l’ODS tchèque) change radicalement : outre le départ annoncé des Conservateurs britanniques pour cause de Brexit (qui s’est concrétisé le 31 janvier 2020) et la radicalisation du PiS au gouvernement polonais, les tractations pour la constitution des nouveaux groupes politiques du Parlement européen voient l’entrée en 2019 au groupe ECR des partis Fratelli d’Italia, Vox, des Démocrates de Suède et du Parti des Finlandais. Dans le même temps, le groupe ENL devient le groupe « Identité et Démocratie » (ID). Le Parlement européen se retrouve donc avec deux groupes de droite (très) dure, qui vont alterner les périodes de tensions et les tentatives de rapprochement, déjà.
Un exemple : la signature le 2 juillet 2021 par 16 partis d’extrême droite des deux groupes d’une déclaration commune en vue d’une alliance des “patriotes européens”. Parmi ces partis, les incontournables Lega et RN du groupe ID (avec le FPÖ). Mais aussi, nouveauté, plusieurs partis du groupe concurrent de l’ECR à commencer par les deux principaux, le PiS polonais et Fratelli d’Italia, (mais aussi Vox). Et, cerise sur le gâteau, la signature de Viktor Orbán, dont le Fidesz venait de se faire exclure, en mars 2021, du PPE. Cela n’ira pas plus loin à l’époque.
Le dernier exemple en date, sans doute le plus spectaculaire et médiatisé, est le rassemblement du 19 mai 2024 à Madrid, déjà évoqué en début d’article (c’était il y a longtemps, je sais, bravo, tu as tenu jusqu’ici) : ce jour-là, Vox lance sa campagne européenne par un grand meeting des ultra-conservateurs de droite au Palacio de Vistalegre à Madrid (le lieu qui l’avait lancé, déjà, sur la scène médiatique et politique espagnole en 2018). Nommé « Europa VIVA 24 », cet événement annuel comptait cette année avec la présence du très contesté président argentin libertarien Javier Milei, mais aussi et surtout avec les principaux protagonistes de notre histoire de politique européenne du jour (M. Le Pen, G. Meloni, V. Orbán, M. Morawiecki), auxquels s’ajoute notamment le nouveau venu portugais : André Ventura, le président du parti Chega.
On en est là.
Dans une semaine, nous connaîtrons le résultat des urnes dans les 27 Etats membres, et il sera temps de commencer à analyser plus finement les choses. Car alors les rapports de force et équilibres nationaux seront connus, et on pourra voir les effets de ces résultats sur les négociations pour la constitution des nouveaux groupes du Parlement européen à la droite de la droite (et aussi ailleurs, car cela promet d’être intéressant aussi, on y reviendra).
Mais on sait déjà que l’idée d’une alliance générale des extrêmes droites, qui viserait à former le 2e groupe, peut-être, du Parlement, sera difficile à concrétiser, comme en conviennent les principaux acteurs eux-mêmes, par exemple la tête de liste de Vox et député européen sortant de l’ECR, Jorge Buxadé, ou encore Viktor Orbán dans son entretien avec Le Point cette semaine, qui reconnaît que beaucoup dépend de la capacité de Meloni et Le Pen à s’entendre.
Or, de nombreux sujets de divisions perdurent, entre ces deux femmes politiques comme entre les autres dirigeants de l’ECR et de l’ID : le rapport (plus ou moins favorable) à l’OTAN, le soutien (plus ou moins conditionnel) à l’Ukraine et le rapport historique (et présent) à Vladimir Poutine, l’orientation économique (plus ou moins interventionniste), sans oublier (pour la politique européenne) la disposition plus ou moins grande à accepter de voter pour un 2e mandat de Ursula von der Leyen à la Commission, elle qui fait l’objet d’un rejet clair et net du RN comme du Fidesz….
D’un autre côté, des points de convergence très clairs existent indéniablement, que ce soit sur la préservation des souverainetés nationales, la limitation drastique de l’immigration (malgré des tensions apparues depuis l’arrivée au gouvernement de Meloni), le refus des politiques environnementales ou encore la défense identitaire et culturelle des valeurs ultra-conservatrices et chrétiennes contre la globalisation des valeurs et l' »islamisation » présumée des sociétés européennes. Sur ces points programmatiques, une entente (ponctuelle ou plus durable) est possible entre la plupart de ces partis, membres pour l’instant de ces deux groupes concurrents.
Alors, qu’est-ce qui l’emportera finalement, de ces divisions ou de ces points d’accord ? Beaucoup dépendra bien sûr des résultats effectifs de chaque parti lors des élections de la semaine prochaine ; mais aussi des intérêts stratégiques perçus par les uns et les autres, au niveau européen mais aussi et peut-être surtout au niveau national ; sans oublier l’évolution de la situation géopolitique et économique internationale.
Bref, une affaire à suivre… Et on la suivra.