(temps de lecture : plus court qu’une campagne électorale improvisée)
En décidant de dissoudre l’Assemblée nationale au soir du 9 juin, Emmanuel Macron a produit le chaos une situation doublement inédite.
Pour la France, d’abord, par cette dissolution dans la foulée d’une défaite électorale, qui a plongé le pays et les partis dans la conjoncture politique fluide que nous connaissons depuis bientôt un mois. Et pour l’Europe aussi, en créant un précédent politiquement mobilisable, qui est devenu un débat dans plusieurs pays membres (dont l’Allemagne et l’Estonie, par exemple). Des élections nationales « de premier ordre » provoquées par le résultat des élections européennes, traditionnellement considérées « de second ordre » ? Voilà une nouveauté politique en Europe, dont il faudra mesurer les effets éventuels dans les années à venir. Pour les effets sur la politique française, on en aura une idée bien plus précise le 8 juillet au matin.
En attendant, pour te faire penser un peu à autre chose (si c’est possible), j’amorce une série de billets pour faire le bilan des élections européennes du point de vue de l’Europe des partis, à l’heure où la (re-)composition des groupes politiques au Parlement européen bat son plein. Cela permettra peut-être de remettre un peu en perspective les résultats français.
Car, certes, le RN a faire élire 30 eurodéputés le 9 juin, ce qui fait de lui le premier parti européen en nombre de députés dans le prochain parlement. C’est une victoire électorale incontestable, même si ces chiffres peuvent évoluer en cours de législature : soit parce que des députés changent de parti (comme ce fut le cas de Nicolas Bay lors de la précédente législature, en passant du RN à Reconquête!), soit parce qu’ils se brouillent et deviennent « Indépendants » (qu’on pense aux 4 « ex- » de Reconquête!, Marion Maréchal, Guillaume Peltier, Nicolas Bay encore, et Laurence Trochu) exclus par E. Zemmour le 12 juin dernier. Pour mémoire, le RN avait par exemple fait élire en mai 2019 23 députés: il n’en restait plus que 18 en 2024. On peut prendre l‘exemple italien, encore plus parlant : la Lega de Salvini est passée de 28 à 22 députés entre 2019 et 2024, le Movimento 5 Stelle de 14 à 5… alors que dans le même temps Fratelli d’Italia gagnait 5 députés (venus de Forza Italia ou de la Lega), en passant de 5 à 10 élus…
Bref, le RN est donc le premier parti européen en nombre de sièges. Mais comment se place-t-il par rapport aux autres « grands partis » européens, ou pour le dire autrement, quels sont les « bons partis » des européennes de 2024 , parmi les 209 partis nationaux qui ont obtenu des députés ?
Car, oui, le Parlement européen est d’abord composé de députés nationaux, appartement à des partis nationaux (pour 711 / 720 d’entre eux, en tout cas, auxquels il faut ajouter 9 « indépendants » provenant de 4 pays différents). Dans le Parlement élu le 9 juin, on trouve donc 206 partis différents, et comme une image vaut mieux qu’un long tableau, les voici tous réunis en un graphique (de rien, ça m’a pris à peine plus de temps qu’un dépouillement irlandais) :
Sources : Parlement européen, MEPs, groupes politiques du PE, presse
Elaboration ©Europolitiko, avec l’aide de https://flourish.studio
On voit ici apparaître d’abord les « grands partis », c’est-à-dire ceux qui ont obtenu le plus grand nombre de députés au Parlement européen. A ce titre, mis à part le RN et ses 30 députés, sept autres grands partis (ou coalitions) ont réussi à faire élire plus de 20 députés :
| Parti ou coalition | Nombre d’élus | Pays |
|---|---|---|
| RN | 30 | France |
| CDU (23) + CSU (6) | 29 | Allemagne |
| Fratelli d’Italia | 24 | Italie |
| PP (Partido Popular) | 22 | Espagne |
| PD (Partito Democratico) | 21 | Italie |
| KO (Koalicja Obywatelska) | 21 | Pologne |
| PSOE | 20 | Espagne |
| PiS (18) + Suweranna Polska (2) | 20 | Pologne |
Logiquement, et comme on le voit bien sur le graphique, la totalité de ces « grands » partis ou coalitions proviennent des cinq plus « grands pays » de l’Union, c’est-à-dire les plus peuplés. A eux seuls, les « cinq grands » (Allemagne, France, Italie, Espagne, Pologne) se partagent 367 députés sur 720, soit plus de 50% des élus (50,97%, pour être exact, car je sais que tu aimes la précision). Il est donc mathématiquement plus facile d’obtenir plus de sièges quand on est en compétition électorale dans ces « grands pays ». Ce qui peut biaiser un peu la perception des résultats.
Car, ces « premiers partis en nombre de siège » sont-ils pour autant les « mieux élus » ? Pas toujours… Une manière plus fiable de comparer les résultats des partis nationaux, en tenant compte des effets de taille de leurs pays respectifs, est de se fonder non pas sur le nombre absolu de députés européens obtenus, mais plutôt le pourcentage de voix réalisés dans chacune de ces 27 élections euro-nationales.
Si l’on adopte ce mode de comptage, l’ordre et les partis ou coalitions arrivés en tête change quelque peu :
| Parti ou coalition | % de voix au niveau national | Pays |
| PSD-PNL | 48,57 % | Roumanie |
| PL (Partit Laburista) | 45,26 % | Malte |
| Fidesz + KDNP | 44,9 % | Hongrie |
| PN (Partit Nazzjonalista) | 42,02 % | Malte |
| KO (Koalicja Obywatelska) | 37,06 % | Pologne |
| PiS+Suweranna Polska | 36,16 % | Pologne |
| HDZ | 34,6 % | Croatie |
| PP (Partido Popular) | 34,2 % | Espagne |
| PS (Partido socialista) | 32,08 % | Portugal |
| RN | 31,37 % | France |
| AD (Aliança Democrática) | 31,11 % | Portugal |
| SDS | 30,64 % | Slovénie |
| PSOE | 30,18 % | Espagne |
Si l’on retrouve bien quelques uns des « grands partis » des « grands pays » (le RN, les partis polonais ou espagnols), on voit surtout à présent apparaître les « grands partis » des « petits pays ».


Il s’agit notamment des pays dans lesquels le bipartisme est resté le modèle dominant, comme par exemple à Malte, où les deux partis historiques (Partit Laburista et Partit Nazzjonalista) se partagent tous les sièges du pays (6). Ou de pays dans lesquels un parti dominant parvient toujours à emporter plus de 30% des voix aux européennes, comme le HDZ croate ou le SDS slovène.
Mais on voit aussi apparaître un phénomène partisan intéressant, auquel on est peu habitué en France, nous qui sommes encore aujourd’hui le seul pays à utiliser le mode de scrutin majoritaire à deux tours pour nos élections nationales : celui des alliances ou coalitions électorales (il est vrai qu’on est peut-être en train de s’y acculturer, à marche forcée, depuis un mois et la dissolution…)
Les coalitions, voire très grandes coalitions l’ont ainsi emporté largement dans plusieurs pays. C’est le cas notamment en Roumanie, où les deux partis traditionnels, et traditionnellement opposés, que sont le PSD (Partidul Social Democrat) et le PNL (Partidul Național Liberal) ont réussi à faire alliance, aussi bien au niveau national depuis 2021 qu’au niveau européen en 2024, pour contenir la poussée de partis concurrents comme le parti d’extrême droite AUR (Alianța pentru Unirea Românilor, « Alliance pour une grande Roumanie », elle-même d’ailleurs une coalition de plusieurs partis).

C’est le cas aussi en Pologne, où les deux formations arrivées en tête sont des coalitions fondées autour des deux grands partis que sont la « Plateforme civique » (PO-Platforma Obywatelska, avec la KO-Koalicja Obywatelska, d’un côté) et le parti « Droit et Justice » (PiS-Prawo i Sprawiedliwosc, auquel s’est ajouté pour cette élection le parti Suweranna Polska). C’est le cas enfin en Hongrie, où le Fidesz, malgré son statut de parti hyper-dominant, s’est adjoint comme il le fait traditionnellement le KNDP chrétien-démocrate (et n’a fait, malgré son score impressionnant de 44,9%, que le plus mauvais résultat de son histoire aux européennes).
Bref, pour comprendre les élections et la politique européenne, il faut, certes, regarder le nombre de députés que chaque parti fait élire. Mais il faut aussi tenir compte de la taille des champs politiques dans lesquels ces partis sont en compétition, de l’histoire politique de leur pays et de leur système partisan, qui incitent à ne pas se contenter de ce facteur. Il faut ainsi évidemment prendre en compte le pourcentage de voix obtenu, mais il faudrait aussi mesurer d’autres éléments : la distance par rapport au parti arrivé 2e, par exemple, ou encore la progression par rapport à la dernière élection nationale ou européenne (quand le parti existait déjà). Et encore le taux d’abstention, qui seul permet de savoir quel est le pourcentage réel (celui des inscrits) qu’un parti représente lors d’une élection. On y reviendra.
Surtout, avoir obtenu 30 députés tout seul ne sert pas à grand chose si ensuite, au Parlement européen, on n’arrive pas à peser, en s’associant à un groupe politique capable d’influencer la vie parlementaire européenne. Or, chaque élection européenne entraîne une recomposition des groupes politiques qui se partagent les ressources matérielles (budgets, salles, interprétariat…) et symboliques (temps de parole, rapports, postes de responsabilité comme les vice-présidences du PE ou les présidences des commissions parlementaires…).
La recomposition actuellement en cours est particulièrement intéressante à observer, à gauche comme à droite, et pose clairement la question de l’influence que le RN pourra avoir au PE, ou pas, avec ses alliés d’hier (le groupe ID-Identité et démocratie, qui a de fait à cette heure cessé d’exister…), ou ceux de demain.
Mais tout ça, c’est une autre histoire, sur laquelle nous reviendrons après le vote de ce dimanche, qui aura des conséquences majeures non seulement en France, mais aussi en Europe.
On sera là.
